À quand une culture du sommeil pour mieux comprendre les troubles et l’insomnie ?

Fake news, injonction à la performance, incitation aux nuits courtes… Aujourd’hui, le sommeil est malmené, et les conséquences peuvent être dangereuses pour la santé. Pierre-Alexis Geoffroy, professeur de psychiatrie et spécialiste du sommeil, milite pour une culture du sommeil afin de mieux comprendre les troubles et de les traiter pour rendre aux patients leurs nuits.
L’insomnie chronique est souvent décrite comme multifactorielle. Quels sont les mécanismes biologiques et psychologiques les plus fréquents, et comment les distinguer en consultation ?
Pr Pierre-Alexis Geoffroy : On ne parle plus d’insomnie chronique, mais de « trouble insomnie » (insomnia disorder), car ce n’est pas un simple symptôme, mais une pathologie à part entière. C’est un ensemble de symptômes nocturnes et diurnes, avec un retentissement sur les 24h, au moins 3 nuits par semaine pendant 3 mois.
Les mécanismes ? On parle d’hyper-arousal, un hyper-éveil qui peut venir d’une dysrégulation émotionnelle, d’un système de stress trop activé, d’une vigilance excessive, ou d’un système de sommeil trop faible. Psychologiquement, on utilise le modèle 3P de Spielmann : des facteurs prédisposants (40 à 50 % d’hérédité, comme le diabète de type 2), précipitants (stress, trauma, dépression, post-partum), et pérennisants (comportements, pensées anxieuses, dissociation du rythme veille-sommeil).
En consultation, nous ne distinguons pas ces facteurs un par un. Nous réalisons une enquête globale. Une fois le diagnostic posé, nous traitons la maladie, et non ses causes. En première ligne, il s’agit de la thérapie cognitivo-comportementale (TCC) pour l’insomnie, multi-composante : éducation, gestion des émotions, relaxation, méditation… De cette manière, 80 % des patients s’améliorent. Les médicaments viennent en deuxième intention.
Comment évaluez-vous les troubles de l’insomnie ? Comment gérez-vous les comorbidités et quels outils utilisez-vous ?
D’abord, nous prenons soin d’écouter le patient. Sa plainte étant subjective, nous utilisons un agenda de sommeil pour suivre l’évolution. Ensuite, nous éliminons les autres pathologies : apnées, syndrome de retard de phase (le patient dit « je n’arrive pas à m’endormir », mais son horloge est décalée), jambes sans repos…
Pour objectiver, il est possible de réaliser une polysomnographie (architecture du sommeil) ou de l’actimétrie (rythmes, avances de phase, irrégularités). Néanmoins, l’outil clé est l’enquête clinique. Prenons l’exemple d’un patient qui se plaint d’insomnie d’endormissement : si c’est un retard de phase, les hypnotiques ne serviront à rien. Il faut des chrono-thérapies.
Quels sont les traitements recommandés en première intention ? Comment les adaptez-vous ?
La TCC-insomnie, toujours. En numérique ou en présentiel. En cas d’efficacité partielle, nous ajoutons un traitement médicamenteux. En seconde ligne, on peut proposer la mélatonine ou un antagoniste des récepteurs de l’orexine. Pour les cas aigus (moins de 4 semaines), il est envisageable d’utiliser des benzodiazépines, ou apparentées. Et hors AMM, certains antidépresseurs à faible posologie peuvent être utilisés. Point de vigilance toutefois sur les risques de pharmaco–tolérance ou d’effets secondaires : nous devons en informer les patients. Si les traitements ne suffisent pas, on combine, en expliquant que c’est hors AMM et en informant des risques possibles. L’important, c’est de bien fonder la prescription.
Quels sont les critères pour prescrire un traitement médicamenteux ? Comment gérez-vous les risques à long terme ?
On prescrit si la TCC a une efficacité partielle ou nulle, et si le patient présente un retentissement sur son quotidien ou son fonctionnement. On privilégie les molécules recommandées et on évite les autres, sauf en combinaison et en informant du hors-label.
Pour les risques, l’accoutumance, les effets cognitifs, les chutes chez les personnes âgées… sont à surveiller. Il convient d’adapter en fonction du profil : un patient âgé ou avec un risque d’accoutumance ? On évite les benzodiazépines. Un patient déprimé ? On peut tester un antidépresseur sédatif à faible dose.
Au-delà de la fatigue, quels sont les effets sous-estimés des troubles de l’insomnie sur la santé ?
L’insomnie n’est pas qu’un symptôme de mauvaise santé mentale, c’est un facteur de risque : dépression, troubles anxieux, addictions, suicide… C’est le deuxième facteur de surmortalité après le tabac. Le trouble insomnie augmente également le risque de maladies cardio-vasculaires et de cancers. Quatre mécanismes neurobiologiques sont en jeu : neuro-inflammation, stress oxydatif, accumulation de protéines toxiques, et altération des voies de neuroprotection. Les conséquences sont multiples : cardio-vasculaires, métaboliques (diabète, obésité), cognitifs (troubles de la mémoire, Alzheimer), et mentaux. Les études montrent que la privation de sommeil altère la santé physique et mentale de manière profonde et durable.
Vous venez de publier un livre, « La nuit vous appartient ». Pourquoi ce livre ? Pourquoi maintenant ?
C’est une aventure qui arrive à un moment charnière. Cela fait plus de 15 ans que je suis médecin du sommeil et effectue de la recherche scientifique dans ce domaine. Avec de nombreux projets menés et plus de 300 articles scientifiques sur le sommeil, je ressentais le besoin de transmettre directement au grand public un certain nombre de messages que j’estime de santé publique. Nous observons un intérêt croissant pour le sommeil, mais aussi une explosion d’idées reçues, de fake news sur le sujet. Tout le monde a un avis sur le sommeil, comme sur l’alimentation, et cela peut être dangereux : réduire son sommeil, se booster avec des psychostimulants, vouloir devenir un « petit dormeur », adopter des routines absurdes… Cela est même devenu une injonction sociale : si vous dormez peu, vous êtes performant, fort. Donald Trump insultait Joe Biden en le traitant de « Sleepy Joe ». En France, cela suit le même chemin. Pourtant, les vrais « petits dormeurs », ceux qui ont besoin de moins de 6 heures sans retentissement, représentent moins de 2 % de la population. Un quart des Français dorment moins de 6 heures, et la moitié d’entre eux se plaignent de leur sommeil. C’est une catastrophe pour laquelle la population générale n’a pas assez d’outils et d’informations.
Mon livre est un peu militant. Je veux réhabiliter la nuit, ce temps actif et essentiel, à contre-courant des messages de performance. Dormir est devenu un acte de résistance. Il peut aussi être un moment agréable que l’on se réapproprie.
Albert Einstein dormait 11 heures, François Mitterrand imposait la sieste à son entourage… Aujourd’hui, avouer être un « long dormeur » est stigmatisant.
Je souhaite transmettre une culture du sommeil, à l’instar de la culture de l’alimentation. Le message des cinq fruits et légumes par jour est connu, mais on ignore tout des besoins en sommeil. Je suis ravi que le sommeil devienne enfin un sujet d’attention récent du grand public. Il faut redoubler les efforts de prévention et de culture autour du sommeil.
Un mot pour sensibiliser sur l’importance de bien dormir ?
La nuit n’est pas un temps perdu, mais un temps actif, essentiel. Les professionnels de santé doivent y être attentifs. Si un patient dort mal, des solutions existent. On ne doit pas se laisser convaincre que dormir peu est un gage de réussite. C’est un leurre. La nuit vous appartient…

Pr Pierre-Alexis Geoffroy • Professeur de psychiatrie à l’Université Paris-Cité, chef de service du Centre Chronos (Psychiatrie, Chronobiologie, Sommeil) et président du Collège national des enseignants de médecine du sommeil (Cnesom), auteur du livre La nuit vous appartient.
Insomnie chronique : « Formons les professionnels et simplifions l’accès aux soins »

Face à l’insomnie chronique, le Dr Guillaume Marchand, médecin du sommeil, innove : un nouveau pôle dédié au sein de la MGEN, des outils numériques avec The Sleep Initiative, et des TCCi (thérapies comportementales et cognitives de l’insomie) accessibles. Il s’agit d’une approche globale pour changer la donne et aider le plus grand nombre de patients atteints de troubles du sommeil, alors que souvent l’aspect financier a pu être un frein.
Quel est l’état des lieux de l’épidémiologie de l’insomnie chronique en France aujourd’hui ?
Dr Guillaume Marchand : En France, plus de 10 % de la population souffre d’insomnie chronique*, avec ou sans comorbidités associées comme le Comisa (association d’une insomnie chronique et d’un syndrome d’apnées du sommeil), qui touche entre 30 et 50 % des patients diagnostiqués. Malgré cette prévalence, le recours aux soins reste minoritaire et les délais de prise en charge sont importants, comme le souligne l’étude annuelle de l’INSV.
Quels sont les principaux défis dans la prise en charge de l’insomnie chronique actuellement ?
Les défis sont multiples. D’abord, l’accès inégal aux thérapies comportementales et cognitives de l’insomnie (TCCi) sur le territoire, bien qu’elles soient le traitement de première intention, couplé à un reste à charge souvent élevé pour les patients. En conséquence, les traitements proposés sont trop souvent inadaptés : soit de la mélatonine en vente libre, soit des benzo-diazépines (BZD) renouvelées sur le long terme, ce qui n’est pas une solution durable.
Les antagonistes de récepteurs de l’orexine représentent une avancée pour les troubles légers à modérés, mais leur mécanisme d’action doit être mieux compris par les médecins pour être expliqué aux patients. D’autant qu’ils peuvent servir de palier efficace dans la décroissance des benzodiazépines.
Comment la France se positionne-t-elle sur le plan technologique et politique face à ces enjeux ?
La France a pris du retard. Les Digital Therapeutics (DTx), qui auraient pu permettre à tous les Français d’accéder à une TCCi numérique sur prescription médicale, n’ont pas été acceptés par la HAS, contrairement à nos voisins allemands et britanniques. Pourtant, la HAS mène des campagnes pour réduire la consommation de benzodiazépines. Son argument ? Les médicaments numériques n’auraient pas l’efficacité des médicaments pharmacologiques. C’est un manque flagrant de culture numérique et de gradation des soins dans nos institutions, qui peinent à avancer sur la prévention et les prises en charge précoces.
Quelle réponse innovante apportez-vous à ces défis, notamment en Île-de-France ?
Avec mon équipe, au sein de la MGEN de Maisons-Laffitte, nous ouvrons un pôle dédié à la prise en charge de l’insomnie chronique dès septembre 2026. Ce pôle fonctionnera sur adressage médical via le site bilansommeil.fr. Nous proposons un bilan hospitalier initial complet, incluant une polysomnographie, un atelier de TCCi et divers tests, suivi d’un accompagnement en télé-consultation sur 5 semaines.
La prise en charge inclut un premier rendez-vous avec des psychologues expérimentés en TCCi et une analyse approfondie du sommeil pour détecter d’éventuelles comorbidités, traitées en parallèle si nécessaire. Nous pourrons accueillir jusqu’à 250 patients par an, dans des chambres équipées de matelas hauts de gamme, dans un cadre verdoyant et confortable. Surtout, le reste à charge pour l’ensemble du programme sera de 50 euros seulement, ce qui est unique à ma connaissance. La télé-consultation, disponible le matin ou le soir, permettra aux patients occupés par leurs activités professionnelles ou familiales de suivre le programme sans perturber leurs autres obligations.
La MGEN avait déjà été pionnière en France dans le déploiement du DTx HelloBetter pour l’insomnie, et c’est tout naturellement que nous avons conçu cette offre, qui répond à une demande forte.
Comment comptez-vous outiller les médecins pour améliorer la coordination des soins ?
Nous avons lancé The Sleep Initiative, une association qui vise à fournir des outils clairs et conçus par des professionnels de terrain. Dans un contexte où ces outils manquent cruellement, car ils n’ont pas de modèles économiques viables, une association était la seule solution pour porter un projet d’intérêt commun.
Nous progressons étape par étape pour valider les besoins et tester les solutions. Bientôt, nous proposerons un outil de questionnaires intelligents en amont des consultations, une plateforme de gestion des groupes d’insomnie en TCCi, et un outil de gestion des rendez-vous pour les examens du sommeil (PV, PSG ambulatoire, PSG en unité, etc.). Ces outils seront utilisés dans le cadre des prises en charge à la MGEN de Maisons-Laffitte, pour nous soulager administrativement et fluidifier le parcours patient, notamment via des rappels automatiques.
« Dans la prise en charge des troubles du sommeil, il est temps de mettre en pratique ce que les experts et les patients sollicitent depuis longtemps. »
Le sommeil est souvent présenté comme un enjeu sociétal. Quelles actions concrètes devraient être mises en place selon vous ?
Le plan gouvernemental a permis de faire évoluer le slogan « Bouger. Manger » vers « Bouger. Manger. Dormir », ce qui est un bon signal, tout comme la feuille de route interministérielle. Mais il ne suffit pas d’une campagne d’affichage modeste ou d’un énième discours d’un ministre de la Santé en 10 ans pour faire bouger les choses.
Il est temps de passer à l’action : démarrer les cours plus tard le matin pour les élèves, créer de vraies salles de sieste en entreprise, permettre aux salariés de parler de leurs problèmes de somnolence à la médecine du travail sans craindre un arrêt systématique de la conduite, ou encore repenser la place de l’activité physique dans nos vies.
Quelles sont les priorités à mener pour améliorer la prise en charge de l’insomnie chronique en France ?
Former davantage de psychologues et de médecins à la pratique des TCCi est une urgence. Des offres émergent, comme celle portée par InSleepLab à la rentrée, pour répondre aux besoins énormes des entreprises. Puis, étendre le dispositif MonPsy aux ateliers de groupe de TCCi, sur la base de 10 personnes maximum par exemple, et en réservant cette prise en charge à des psychologues pouvant attester d’au moins 3 ans d’expérience à temps complet en TCCi, pour éviter les dérives ou les fraudes.
Un mot pour conclure ?
Le sommeil est un enjeu de santé publique. Nous devons aller beaucoup plus loin pour toutes et tous, et c’est ce à quoi nous nous employons avec mon équipe. J’espère que d’autres structures en France pourront s’inspirer de notre initiative et contribuer à une prise en charge plus accessible et efficace.

Dr Guillaume Marchand • Médecin du sommeil et chef de service d’une unité dédiée aux troubles du sommeil et de la vigilance où sera lancée à la rentrée une prise en charge complète pour les insomniaques chroniques, associant bilan du sommeil, sophrologie et TCCi. Il est aussi cofondateur de l’association The Sleep Initiative, qui développe des outils numériques pour fluidifier la prise en charge des troubles du sommeil.
* Sources :
– Van Straten A, Weinreich KJ, Fábián B, et al. The Prevalence of Insomnia Disorder in the General Population: A Meta-Analysis. J Sleep Res. 2025 Oct ; 34 : e70089.
– Maire M, Linder S, Dvořák C, et al. Prevalence and management of chronic insomnia in Swiss primary care: Cross-sectional data from the « Sentinella » practice-based research network. J Sleep Res. 2020 Oct ; 29 : e13121

